HOMMAGE A TED TAYLOR, UN PHYSICIEN PACIFISTE

nagasaki_champignon.jpg

HOMMAGE A TED TAYLOR, UN PHYSICIEN PACIFISTE

[7 janvier 2005] hommage a un chercheur lanceur d’alerte

http://www.jne-asso.org/dossiers_nucleaire.html

Par Ben Cramer
(JNE, coauteur du livre La descente aux enfers nucléaires- ed. L’esprit frappeur)

Theodore Taylor vient de mourir a l’âge de 79 ans . Un chercheur, Un honnête homme, un lanceur d’alerte, tout cela a la fois. Cet homme de science a consacre les trente dernières annees de sa vie a se battre pour un monde pacifique et a plaider en faveur des énergies renouvelables. Voici donc un dernier hommage.

1. Hiroshima a l’âge de l’inconscience

Il n’etait pas vieux quand il y a eu l’explosion d’Hiroshima et de Nagasaki. Il avait 20 ans. Mais le jeune Ted saisit dans cet evenement historique deux choses essentielles qui vont bouleverser sa propre existence. C’est a la fois la surprise et l’embarras. Une surprise ? Oui, explique-t-il je n’avais jamais entendu parler de fission, je ne savais meme pas que c’etait possible. Embarras ? ” Bien sûr, et d’ailleurs j’ai ecrit a ma mere quelques jours plus tard pour lui dire ” ne t’inquiete pas Maman, jamais je ne travaillerais sur ces armes terribles”. Sa mere, qui l’a mis au monde en 1925 a Mexico, meritait bien d’etre rassuree. Apres tout, elle sait mieux que les autres que Ted avait un faible pour tout ce qui fait boum et a Mexico, ou il a passe son enfance (son pere dirigeait la-bas le YMCA), les explosifs et les petards etaient ses loisirs preferes.

A Berkeley, l’evenement ne passe pas inaperçu. Les etudiants reagissent. Un petit groupe d’amis dont Ted fait partie, decide de faire circuler une petition. Objectif : reclamer une greve generale de tous les physiciens du monde. Le texte parvient a Oppenheimer. Il le lit et dit a Ted ” Ecoute, reprend ce papier, brûle-le, fais comme si tu n’en as jamais eu connaissance, sinon ta vie est foutue, tu seras etiquete communiste jusqu’a la fin de tes jours et alors … ” Son professeur vient le trouver et lui promet de lui trouver un job. “Comme j’etais jeune marie avec enfant a charge, j’ai ete plutot reconnaissant qu’on me trouve un job a Los Alamos, ce n’etait pas n’importe quoi”.

Le destin est cruel : Ted va ainsi oublier la promesse qu’il a faite a sa Maman…. quatre ans auparavant.

L’ascension a Los Alamos

Une semaine apres son admission a Los Alamos, Ted devient completement fascine, ” accroc ” – ” addicted ” a tout ce qui touche a la physique nucleaire. Il est carrement envoûte par les demarches intellectuelles liees a l’enseignement de Los Alamos ; ” C’est peut-etre dans mes genes “, s’excuse-t-il, “mais en tout cas je suis fascine par une explosion, par l’explosion extreme surtout et ce que ça implique en terme de velocite, de vitesse et d’intensite … ” Tout en osant la comparaison avec l’effet de la cigarette, il ajoute ” je ne pouvais pas m’en passer “. Ted se laisse prendre au jeu meme si le ” jeu ” n’est pas vraiment ludique. Il investit son intelligence dans l’amelioration de la bombe au Pu , celle qui avait fait ” boum ” a Nagasaki, un certain 9 août 1945. Il va aussi assister a des explosions, des vraies, c’est-a-dire des explosions atmospheriques dont deux dans le desert du Nevada . ” C’est une experience unique ” admet-t-il en rappelant (a l’epoque) a qui veut l’entendre que son travail represente le meilleur moyen de rendre les guerres impossibles, tout en ajoutant que l’axiome est perturbe par la guerre de Coree, puis la guerre du Vietnam ….

Le projet Orion.

L’homme, qui a le look de l’americain lambda, est un visionnaire. Il reve deja d’aller visiter Mars et Saturne. Rien ne semble l’arreter. A partir de 1956, Ted se trouve ainsi ” propulse ” – c’est le cas de le dire – a la tete du projet Orion. Un vaste projet, aussi megalo que les Americains. Sa mission consiste a developper un engin interplanetaire a propulsion nucleaire. C’est d’ailleurs l’epoque ou certains militaires US envisagent de faire exploser une bombe nucleaire sur la Lune, histoire de montrer aux mechants bolcheviques de quoi le ” monde libre ” est capable .

Bien avant que nul n’evoque encore le ” principe de precaution ” et a l’heure ou l’ “ecologiquement correct ” n’est guere a la mode, les explosions nucleaires dans l’atmosphere et dans l’espace vont etre prohibees par le traite de 1963. Le reve delirant va donc etre enterre.

Mais le professeur Taylor, entre temps, est devenu une celebrite. Le Atomic Energy Commission lui decerne un prix. Aux heures les plus sombres de la guerre froide, sa reputation n’est plus a faire. Il devient un ” grand ” du nucleaire. Le bricoleur de bombes atomiques n’est pas pret de prendre sa retraite…

Au service du Pentagone – 1964

Le ” mordu ” des armes a fission est capable de renouveler les exploits du projet Manhattan en termes de destruction, mais cette fois en miniature . Il se ” defonce ” dans un domaine qu’il maitrise, qu’il maitrise a un tel point qu’on disait de lui que c’est l’homme qui connait le mieux tout ce qui releve de la physique nucleaire ou, comme dirait Robert Jungk, ” probablement le meilleur specialiste de la construction des bombes atomiques de la generation d’apres-guerre ” . Alors, des petites ogives nucleaires, il en fera beaucoup. Combien en a-t-il invente ? Conceptualise ? dessine ? Je n’ai jamais reussi a lui faire cracher un chiffre, il repondait de façon evasive : ” Oh beaucoup, beaucoup trop “. Pour sa defense, il avait coutume de dire ” C’est un travail collectif, je ne peux pas tout m’approprier “. Si le monde a connu la bombe David Crockett qui ne pese que 25 kilos, c’est a lui qu’en revient la paternite. Mais il ne fut pas du genre a s’en flatter.

Le Pentagone sait attirer a lui les grosses tetes et recrute ceux qui savent faire du design, meme si le terme peut paraitre inapproprie pour des ogives et si ce n’est pas reconnu comme tel. Des 1964 , le Pentagone le charge de surveiller les effets des explosions nucleaires. Et c’est dans cette fonction, a ce poste, qu’il commence a regarder au-dela de son labo, et a eplucher des documents. Il se rend compte avec effroi que son pays dispose (” se drogue ” dit-il ) d’un arsenal de 35.000 ogives nucleaires et que celles-ci sont dispersees dans le monde entier, ” sur les 7 oceans et meme dans les coins les plus recules ” . Sorti de son ” trip “, frappe par ce non-sens, il s’aperçoit aussi des mensonges qui entourent ces activites, que ce soit au Congres, au Senat.

Au milieu des annees 60, il realise donc – enfin ! – qu’il a peut etre mieux a faire de son savoir et de ses talents. Il commence a alerter le monde sur les risques de proliferation nucleaire. ” J’ai compris que je cotoyais l’enfer, j’ai compris a quel point ce que j’avais fait etait associe au mal, etait vraiment le mal”. (evil). Nous sommes en 1966. Ted est en pleine conversion. Il devient un ” drop out “. La carriere nucleaire touche a sa fin.

Le cauchemar de la culpabilité

La carriere va le hanter jusqu’a ces derniers jours. Comme tous ceux qui ont manipule ces engins de l’exterminisme, il eprouve un terrible sentiment de culpabilite, meme s’il avoue que c’est tres dur d’affronter cette responsabilite dans la destruction . Il a des ” flashback ” , des effets de retour de la memoire. A chaque fois, je me mets a pleurer, confie-t-il. ” Cela m’est arrive en 1986, j’etais a Moscou pour une conference. Sur la Place Rouge, je me suis mis a eclater en sanglots. Ma guide m’a demande ” ça ne va pas professeur ? ” Elle ne pouvait pas comprendre… j’avais passe des heures et des heures dans mon bureau a Washington… A l’aide d’un compas, je cherchais desesperement a faire le bon pointage et j’etais desole si les degâts prevus par le crayon n’incluaient pas tout Moscou et si j’y parviendrais … ”

Mais Ted n’est pas du genre a s’arreter au remords, a se morfondre dans la culpabilite. A partir de 1966, il est convaincu qu’il faut debarrasser le monde de ce Mal et, martele-t-il devant un micro, ” c’est ce que je fais depuis ” m’explique-t-il en 1998. . L’expert Taylor va etre mele a l’inspection des degâts du nucleaire puisqu’il est (aussi) l’un des membres eminents de la commission sur l’accident de TMI . Il se mobilise surtout contre ce qu’il considere etre l’une des plus grandes menaces : la proliferation nucleaire et son derive, le terrorisme nucleaire. Sur le premier point, il declare que ” il est possible de remplacer le plutonium de qualite militaire par le plutonium de qualite reacteur dans toutes les armes que l’on a fabriquees a n’importe quelle periode. Il faut entre 0 et 2 fois plus de plutonium et quelques autres changements ” . Il insiste sur le fait qu’il y a tout de meme 44 Etats qui disposent de suffisamment de Pu pour faire des bombes. Sur le deuxieme point, le terrorisme, Ted est bien place pour savoir qu’un marche noir existe et que les contrebandiers de l’atome existent. Il s’acharne a dramatiser les risques et certains le surnomment alors le ” pessimiste de service “. Ses theses sur les dangers de la ” nuclear malevolence (malveillance nucleaire “) feront du bruit bien plus tard. Il va effectuer la premiere etude en 1971 sur les mesures de protection contre l’usage criminel des produits fissiles, pour le compte de la US Atomic Energy Commission et ce sur la base de son experience a l’AIEA. (ou il travaille entre 67 et 69). Ensuite, il va impulser une enquete de plus grande envergure pour la Fondation Ford, en collaboration avec le juriste et specialiste du desarmement Mason Willrich. Son etude fait alors, aux Etats-Unis, l’effet d’une bombe .

Militant au sein du reseau Abolition 2000, qui relie des centaines d’ONG pacifistes a travers le monde depuis 1995, il ne manquera aucune occasion pour pourfendre les puissances nucleaires qui font du recel avec leurs centrales et leurs reacteurs de recherche…

L’alternative solaire – 1980

Ce n’est qu’en 1980 qu’il demarre un nouveau projet, le projet Nova. A la Princeton University, il est nomme “senior researcher” et developpe des alternatives a l’energie nucleaire – L’energie solaire est un nouveau defi. Le solaire le passionne. Et pour cause : non seulement cela ne le compromet pas moralement, mais en plus les applications de cette energie sont, a son avis, ” le seul moyen de nous debarrasser a la fois des energies fossiles qui rechauffent la planete et de l’energie nucleaire “. La trajectoire n’est jamais banale, certes. Celle d’un scientifique de son envergure, et depuis Einstein, celle de nombreux chercheurs, qui ont fait amende honorable et utilise leur savoir pour tenter de changer le cours de l’humanite. On l’a vu dans le mouvement Pugwash, issu de l’Appel Russell-Einstein, un appel dont nous allons celebrer en juillet 2005, le 50e anniversaire. Le parcours de Ted est un echantillon representatif d’une categorie d’hommes qui a su dire non. Tirer les leçons de ses egarements, prendre exemple sur sa capacite a se remettre en question, c’est peut-etre le principal cadeau qu’il n’a pu prendre avec lui et qui nous appartient.

1) Le 28 octobre a Silverspring dans le Maryland.
2) Declaration pour le magazine “Voices”, service anglais de RFI, 1998, emission selectionnee au “Peace and human security media festival” ; New York, septembre 2002.
3) Plutonium.
4) Ted explique que l’une des raisons pour lesquelles les essais sont devenus souterrains, c’etait aussi pour que nul ne puisse les voir…
5) Decembre 1959 : les Etats-Unis ont l’intention de faire exploser une bombe atomique sur la Lune pour demontrer leur puissance militaire, au plus fort de la guerre froide ; il s’agit du projet A119 dont le contenu a ete revele en mai 2000 par le scientifique Reiffel.
6) cf. Roert Jungk, “L’Etat Atomique”, ed Robert Laffont, collection Reponses Ecologie, Paris 1979, p. 186.
7) Le “bulletin of Atomic scientists” a donne les chiffres.
8) Lire a ce propos le fabuleux ouvrage de Franco Fornari “psychanalyse de la situation atomique” interdit en France pendant plusieurs annees, finalement publie aux editions Gallimard en 1969.
9) Notre derniere rencontre a Geneve lors d’un meeting durant la conference du desarmement sur le TNP.
10) Three Mile Island, le 28 mars 1979.
11) Une info qui n’a ete reconnue en France qu’a partir de 1995.
12 ) Sous le titre ” Nuclear Theft : Risks and Safeguards ” , texte inedit pour ne pas inspirer trop de gens puis autorise en 1974.

Sites de reference / pour en savoir plus :
le projet Orion ou ” les routes de l’espace par la puissance nucleaire ” :
http://www.phy6.org/stargaze/Fnucfly.htm
la propulsion par bombes nucleaires :
http://www/supaearo.fr/formation/pir-la-2004/chapelle_vallier/Orion
sur les lanceurs d’alerte :
www.sciencescitoyennes.org

Autres articles du site...

0 réponse à “HOMMAGE A TED TAYLOR, UN PHYSICIEN PACIFISTE”


  • Aucun commentaire

Laisser un commentaire